Penser l’innovation frugale avec Navi Radjou

28 octobre 2019

A l’occasion des « Rencontres du 3RDL », Navi Radjou, chercheur à la Cambridge Juge Business School, spécialiste de l’innovation et du leadership était notre invité. Au programme de cette soirée, un échange autour du concept d’Innovation Frugale, objet d’un premier livre publié en 2013 et co-écrit avec Jaideep Prabhu et d’un second récemment publié « Le guide de l’innovation frugale, les 6 principes clés pour faire mieux avec moins ».

De nationalité franco-américaine, Navi Radjou est né et a grandi à Pondichéry, dans le sud-est de l’Inde. Très tôt, il a été confronté à la problématique de rareté des ressources. Il explique aujourd’hui que cette rareté, loin d’être un vecteur de manque et de pauvreté, peut être considérée comme un vecteur important de transformation et d’innovation. Dans un contexte global de raréfaction des ressources et de limitation de l’horizon des possibles, du fait de la pression exercée par les activités humaines sur l’équilibre naturel et social de notre planète, la solution selon Navi Radjou est de « faire mieux avec moins ».

Son inspiration puise dans le concept indien de « jugaad », qui désigne la capacité ingénieuse à improviser une solution efficace dans des contextes difficiles. C’est précisément cette capacité qu’il s’agit de développer pour innover dans un monde de plus en plus limité. Dans cette perspective, Navi Radjou nous propose donc d’aborder l’innovation frugale en deux parties : le savoir-être et le savoir-faire.

L’innovation frugale comme posture : le savoir-être

A l’heure d’une interrogation profonde sur nos façons de travailler et d’entreprendre, l’adage « less is more » prend tout sons sens dans les propos de Navi Radjou : innover de façon frugale suppose avant tout de développer une disposition particulière, un autre regard sur les conditions de l’innovation. Là où les modèles classiques exigent la rentabilité, le retour sur investissement et l’incitation à la consommation, les acteurs de l’innovation frugale prônent un retour au sens, voire au bon sens.

C’est l’exemple du Docteur Vishal Rao, qui opérait régulièrement des patients victimes de cancers de la gorge, perdant parfois leur voix, mais trop pauvres pour s’acheter une prothèse vocale (autour de 1000€). Il a donc développé des prothèses vocales qu’il a choisis de vendre à 1€, en invoquant le fait que « parler est un droit universel, et non un privilège ». Cette solution est donc devenue accessible à la quasi-totalité de ses patients. Le projet du Docteur Vishal Rao offre un exemple concret d’opérationnalisation du sens : face à un problème donné, qui met en jeu des dynamiques socioéconomiques complexes, la solution peut être simple et centrée sur l’humain, même si elle ne répond pas aux codes classiques de la relation entre innovateur et consommateur. La posture de l’innovateur frugal implique en fait de savoir identifier les ressources intangibles qui peuvent faire une différence : l’empathie, la résilience, l’ingéniosité, mais aussi des ressources plus traditionnelles telles que le capital social et la communauté.

Pour répondre à l’interrogation sur la préface de son livre L’innovation Jugaad (2013), signée par Carlos Ghosn, Navi Radjou renvoie simplement à la question cruciale de la capacité d’entreprises capitalistes occidentales à s’adapter aux pays en développement dans lesquels elles s’implantent et vendent leurs produits. L’idée était d’expérimenter l’intégration de l’innovation frugale « à l’indienne » dans des processus occidentaux : Renault s’était proposée de participer à cette expérience, mais ses résultats ont bien sûr été décevants car enrayés par l’affaire Ghosn.

Quelle différence alors entre innovation frugale et « low tech » ? Navi Radjou explique que l’innovation frugale inclut, mais dépasse la question technologique. Son essence est bien sûr low-tech, mais elle englobe d’autres caractéristiques qui peuvent être compatibles avec la technologie. Il est possible de faire de l’innovation frugale avec de la high-tech, comme a pu le démontrer General Electric Healthcare en Inde, avec sa gamme d’électrocardiogrammes adaptés à un usage simplifié, populaire et à moindre coût.

La traduction en savoir-faire

Le contexte actuel est favorable en France : la Loi Pacte introduit le principe de raison d’être, qui est intéressant mais manque encore d’opérationnalité, selon Navi Radjou. Mais pour créer de la valeur économique, sociale et écologique et éviter le greenwashing, les entreprises doivent marquer un alignement total avec les engagements qu’elles expriment. La nécessité n’est plus à l’adaptation du modèle économique, mais à l’adoption d’un modèle durable. Cela implique de minimiser l’utilisation des ressources capitales et de l’énergie afin de répondre à la double urgence sociale et écologique, ainsi qu’à la demande croissante des générations Y et Z, très concernées par le climat et l’environnement.

Mais par où commencer ? Les recommandations de Navi Radjou pour traduire en actions le savoir-être de l’innovation frugale sont résumées en 6 principes :

  • Engager et itérer

Ce principe permet le développement d’une meilleure connaissance des besoins réels des consommateurs, mais aussi des acteurs internes de l’entreprise.

  • Booster l’agilité

En fluidifiant les actifs existants, il est possible d’utiliser moins de ressources nouvelles et plus de ressources existantes. Cette démarche du « flex your assets » implique d’identifier et de mettre en avant ses potentiels et ses forces. Par exemple, le partenariat entre IOV et Be-Bound a permis une utilisation innovante… et frugale de la technologie de la blockchain pour favoriser l’inclusion numérique des régions en développement : au lieu de proposer un passage à la 5G, les entreprises ont travaillé à valoriser et renforcer la 2G pour la rendre accessible à un maximum de personnes.

  • Cocréer des solutions durables et régénératrices 

Navi Radjou indique que 80% des consommateurs préfèrent la “régénération” à la “durabilité” : la régénération appliquée à l’innovation, c’est le fait de s’inspirer de la nature dans sa capacité permanente à se réinventer, se transformer, se renouveler. Pour une entreprise, le « business as nature » consiste donc à proposer un modèle écosystémique, inspiré des processus et des cycles naturels. Dans cette mesure, Navi Radjou propose la consigne suivante : “don’t reduce your carbon footprint but enlarge your carbon handprint”.

  • Façonner le comportement client

Aujourd’hui, les clients ne peuvent plus être considérés uniquement comme des points de consommation : de plus en plus, ils tendent à devenir des points de production ou de valorisation, de recyclage des produits. L’entreprise doit donc prendre en compte cette mutation majeure dans leur relation avec les clients, qui font partie intégrante de la chaîne de valeur au lieu d’en être le réceptacle final.

  • Cocréer de la valeur avec les consom’acteurs

Dans la prolongation du principe précédent, la cocréation de valeur s’impose comme une solution adaptée à la transformation des modes de consommation : plus engagés, plus désireux de contrôler le contenu et la quantité de leur consommation, les consommateurs sont aujourd’hui consom’acteurs. C’est ce qu’a intégré Leroy Merlin en proposant des ateliers « Tech Shop » : les clients deviennent ainsi cocréateurs, co-constructeurs des produits.

  • Hypercollaborer

Pour innover, les entreprises s’allient souvent à des partenaires qui confortent et appuient leur point de vue. Mais dans un environnement tel que celui dans lequel elles innovent aujourd’hui, cette approche de la collaboration trouve ses limites. Les entreprises ont besoin de penser différemment, de façon radicale et à un rythme toujours plus effréné. L’hypercollaboration s’applique donc notamment aux partenaires atypiques, de nature à confronter l’entreprise à ses propres limites en termes de vision et d’innovation.

Conclusion

Au terme de cette rencontre, l’innovation frugale prônée par Navi Radjou se comprend donc comme une approche intégrée et source de nombreux enseignements pour les entreprises. Déclinée stratégiquement et opérationnellement, l’innovation frugale permet une prise en compte à la fois des préoccupations sociales et des interrogations actuelles sur nos modes de production et consommation, mais aussi de la raréfaction des ressources et des limites naturelles à l’innovation telle que nous la pensons dans nos systèmes capitalistes traditionnels. En proposant de générer plus de valeur avec moins de ressources, l’innovation frugale s’impose comme une solution incontournable pour transformer en profondeur nos modèles, tout en valorisant les forces créatrices et les ressources existantes des entreprises et de la société.

Marguerite Filippini